CHAPITRE XXIV : L’ASSASSINAT D’UNE NATION

par | lundi 27 avril 2009 | Livres, Non classé

Lecture par Anouch Sen d’un extrait des Mémoires de l’Ambassadeur Henry Morgenthau

CHAPITRE XXIV : L’ASSASSINAT D’UNE NATION

L’extermination de la race arménienne en 1915 présentait certaines difficultés qui ne s’étaient pas produites lors des massacres de 1895 et autres années. A cette époque, les Arméniens ne disposaient guère de moyens de résistance, puisque le métier militaire leur était interdit et qu’ils n’avaient même pas le droit de posséder des armes ; on sait, qu’après la victoire des révolutionnaires en 1908, la situation fut renversée et que désormais les autorités, dans la sainte ardeur de leur enthousiasme pour la liberté et l’égalité, appelèrent les Chrétiens sous les drapeaux. En conséquence, au début de 1915, chaque ville turque contenait des milliers d’Arméniens qui étaient autant de soldats exercés, munis de carabines, pistolets et autres engins de guerre; les opérations de Van révélèrent que ces hommes pouvaient faire bon usage de leurs armes. Il était aisé de prévoir qu’un massacre des Arméniens prendrait, cette fois, le caractère d’une lutte et non plus de ces boucheries de victimes sans défense, qui avaient toujours été si sympathiques aux Turcs. Pour l’accomplissement de ce dessein – l’extermination d’une race – il était nécessaire de prendre deux mesures préliminaires : réduire les soldats arméniens à l’impuissance et enlever leurs armes aux Chrétiens dans chaque ville et chaque bourg. Avant de les égorger, il fallait leur ôter tout moyen de défense.

Au début de 1915, les soldats arméniens furent soumis à un nouveau régime dans l’armée turque. Jusqu’alors, la plupart d’entre eux étaient des combattants; mais à présent, on les dépouilla de leurs armes, et ils ne furent plus que des ouvriers. Au lieu de servir leur patrie dans l’artillerie et la cavalerie, ils furent transformés en cantonniers, voire en bêtes de somme. Portant des fournitures militaires de toutes sortes sur leurs épaules, sous le poids desquelles ils chancelaient, stimulés par le fouet et la baïonnette des Turcs, ils étaient forcés de traîner dans les montagnes du Caucase leurs corps épuisés ; obligés parfois, malgré leurs charges, de tracer leur chemin dans la neige où ils enfonçaient presque jusqu’à mi-corps. Ils vivaient pour ainsi dire en plein air, dormant sur la terre nue – quand l’aiguillon incessant de leurs surveillants leur permettait de dormir ! Comme aliments, on ne leur donnait que des restes ; s’ils tombaient malades en route, on les abandonnait là où ils s’étaient laissés choir, leurs oppresseurs turcs s’arrêtant peut-être assez longtemps pour leur voler tout ce qu’ils possédaient – jusqu’à leurs vêtements. Des efforts surhumains permettaient ils à quelques-uns de ces malheureux d’arriver à destination, il n’était pas rare qu’ils fussent massacrés ensuite. Dans certains cas, on se débarrassait des soldats arméniens de façon plus sommaire encore ; en effet, cela devint maintenant un usage presque courant de les tuer de sang-froid, en application d’une unique méthode. Des escouades de 50 à 100 hommes étaient prises çà et là, les victimes enchaînées par groupes de quatre et conduites dans un lieu solitaire, à une petite distance de la ville ; soudain, le crépitement des balles remplissait l’espace, et les soldats turcs, qui avaient servi d’escorte, revenaient lugubrement au camp. Ceux qui étaient envoyés pour enterrer les corps les trouvaient presque toujours complètement nus, les Turcs les ayant, comme d’habitude, dépouillés de leurs vêtements. Dans certains cas dont j’eus connaissance, les meurtriers, par un raffinement de cruauté, avaient ajouté aux souffrances de leurs victimes en les obligeant à creuser leurs tombes avant d’être fusillées.

Je cite ici un simple épisode, contenu dans un des rapports de nos consuls, et versé aujourd’hui aux Archives des Affaires étrangères américaines. Au début de Juillet, 2.000 Arméniens amélés – nom sous lequel les Turcs désignent les soldats rabaissés à l’emploi d’ouvriers – furent renvoyés de Harpoot pour construire des routes. Les Arméniens de cette ville, comprenant la signification de cet ordre, intercédèrent auprès du gouverneur ; mais ce fonctionnaire soutint qu’il ne serait pas fait de mal à ces hommes et il pria même le missionnaire allemand, M. Ehemann, de calmer la panique, lui donnant sa parole d’honneur que les ex-soldats seraient protégés. M. Ehemann crut le gouverneur et apaisa la crainte populaire. Cependant, en réalité, la presque totalité fut exterminée et les corps de ces victimes jetés dans une fosse commune. Un petit nombre réussit, à s’échapper et c’est par lui que la nouvelle du massacre fut répandue dans le monde. Quelques jours plus tard, 2.000 autres soldats furent pareillement envoyés à Diarbekir. Le seul but, en les expédiant en rase campagne, était de pouvoir les tuer. Afin de leur rendre toute résistance ou fuite impossibles, on laissait systématiquement ces pauvres créatures mourir de faim ; des agents du gouvernement, prenant les devants sur la route, annonçaient aux Kurdes l’approche de la caravane et leur commandait de faire leur devoir. Non seulement les hommes descendaient en masses de leurs montagnes pour tomber sur ce régiment affamé et affaibli, mais les femmes venaient, armées de couteaux de boucher, afin d’acquérir « aux yeux d’Allah le mérite d’avoir tué un Chrétien ».

Ces massacres n’étaient pas des incidents isolés, j’en pourrais citer nombre d’autres tout aussi horribles que celui relaté ci-dessus ; dans tout l’Empire ottoman, un système méthodique était appliqué, en vue d’anéantir tous les hommes valides, autant pour supprimer ceux qui auraient pu créer une nouvelle génération, que pour faire de la partie la plus faible de la population une proie facile.

Extrait des Mémoires de l’Ambassadeur Henry Morgenthau, vingt-six mois en Turquie, par Henry Morgenthau, Ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople avant et pendant la guerre mondiale
(PAYOT 1919)

Sources : http://www.imprescriptible.fr

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